Je-dépense-donc-je-suis-P13

Les photographies qui composent la série intitulée « La terre comme piédestal » ont pour dénominateur commun d’être des représentations humaines acéphales. J’ai choisi  de saisir l’animal bipède que nous sommes  à travers une représentation tronquée comme l’est très souvent une statue  dégagée des décombres du temps et des ruines de la mémoire. Il arrive très souvent en observant les images qui circulent de constater que lors du cadrage, un photographe peut opter pour un plan de coupe qui tronque le corps humain. A titre d’exemples, un plan américain ou italien consiste à cadrer à mi-cuisse en montrant une personne jusqu’aux genoux. Un plan rapproché poitrine coupe à hauteur de la taille et ne montre que la moitié supérieure du sujet. Les normes de la photo d’identité font que par le cadrage le portrait est limité à un visage coupé à hauteur des épaules. Les différents cadrages en photographie relèvent tous du fameux « Lit de Procuste » puisque il faut faire violence au corps du sujet en l’obligeant à intégrer en totalité ou en partie le cadre étriqué du viseur.

Etrangement, il n’existe aucune appellation (d’origine contrôlée) pour désigner un plan de coupe qui ne montre qu’un corps sans tête ! On se contente de recourir au qualificatif « acéphale ». A ce propos,  je serai tenté, patriotisme oblige, de proposer la dénomination de « plan marocain ».

Mes photographies s’apparentent à des photosculptures. Cela dit, je ne cherche pas à associer la photographie à la sculpture. Je n’ai ni la prétention ni les moyens de reproduire une expérience comme celle entreprise par François Willème. Ce sont ici avant tout des photographies bien limitées et délimitées par leur inhérente bi-dimensionnalité. Mon propos relève plutôt d’une sorte d’archéologie instantanée des faits et gestes humains au quotidien. Mes représentations acéphales de l’Homme nous rappellent que sans le miroir, l’être humain est en mesure de perce-voir une large part de son corps mais ses yeux ne lui permettent pas de visualiser sa tête : « Dès que leurs visages furent tournés vers le dehors, les hommes devinrent incapables de se voir eux-mêmes, et c'est notre grande infirmité » (René Daumal, par Jean Biès, aux éditions Seghers, collection Poètes d'aujourd'hui).

D’aucuns pourraient s’interroger quant à la valeur ajoutée d’une tête retranchée…Le philosophe Douglas Harding a apporté un éclairage intéressant sur cet aspect de notre perception d’un corps sans tête :

« Le plus beau jour de ma vie – ma nouvelle naissance en quelque sorte – fut le jour où je découvris que je n’avais pas de tête. Ceci n’est pas un jeu de mots, une boutade pour susciter l’intérêt coûte que coûte. Je l’entends tout à fait sérieusement : je n’ai pas de tête. Je découvris instantanément que ce rien où aurait dû se trouver une tête, n’était pas une vacuité ordinaire, un simple néant. Au contraire, ce vide était très habité. C’était un vide énorme, rempli à profusion, un vide qui faisait place à tout – au gazon, aux arbres, aux lointaines collines ombragées et, bien au-delà d’elles, aux cimes enneigées semblables à une rangée de nuages anguleux parcourant le bleu du ciel. J’avais perdu une tête et gagné un monde. Tout cela me coupait littéralement le souffle. Il me semblait d’ailleurs que j’avais cessé de respirer, absorbé par Ce-qui-m’était-donné : ce paysage superbe, intensément rayonnant dans la clarté de l’air, solitaire sans soutien, mystérieusement suspendu dans le vide, et (en cela résidait le vrai miracle, la merveille et le ravissement) totalement exempt de « moi », indépendant de tout observateur. Sa présence totale était mon absence totale de corps et d’esprit. » (Douglas Harding, Vivre sans tête, Paris, le Courrier du livre, 2009).

Avoir sa statue sur un piédestal est le prestige des puissants de ce monde mais également des Hommes qui ont eu une destinée exceptionnelle. Ce n’est absolument pas le lot ni le privilège du commun des mortels et des petites gens. Ma série photographique s’intéresse avant tout à des hommes et à des femmes de condition modeste et qui n’ont aucun titre de gloire à revendiquer. Nous avons tous notre piédestal : c’est la terre qui nous porte ! Le fait d’opter pour une représentation acéphale est la garantie –oxymore aidant- d’une célébrité anonyme. Cette absence du visage n’est nullement dictée ici par des considérations iconoclastes ou par une quelconque cruauté malsaine. Je ne suis  adepte ni de la décapitation ni de la peine capitale. Seul Dieu a droit de vie ou  de mort sur ses créatures. Mes interventions en post-production se font à dose homéo(sym)pathique. Il ne s’agit pas, comme c’est très souvent le cas, d’une retouche esthétisante, bien léchée et qui cherche à épater la galerie. Mais quel que soit X, comme disait Gaston FERNANDEZ CARRERA (1986) : « Le crime  commis par la photographie envers la réalité serait parfait s'il ne laissait pas de trace ».

 

Sur un tout autre registre, « Perdre la tête » évoque pour l’Homme la perte de son sang froid, plus grave encore celle de sa faculté de raisonnement ou de jugement.

Dans cette perspective, ces photographies acéphales peuvent être perçues à la fois comme des paraboles sur les dérives irrationnelles de l’Homme, sur la perte de son libre arbitre ou encore comme des allégories de la condition humaine. Dans la veine du mythe de Sisyphe, le rocher que nous trimbalons jusqu’à la fin de nos jours est avant tout logé dans notre propre tête : « L’homme échappera à sa tête comme le condamné à la prison » (Géorges Bataille, Acéphale, 1ère année, 24 juin 1936).

Ce faisant, ces représentations de personne,  sans visage et dépourvues de tout  cérémonial du  masque  offrent l’avantage de garantir un anonymat sans faille au sujet photographié très souvent  à son insu. Exit, de ce fait,  le droit à l’image et ses tracasseries judiciaires.