17 mars 2014

La courante

Pierre Péju La vie courante

"Comment ne pas trop patauger dans cette flaque des habitudes ? Comment ne pas laisser échapper la saveur des instants ? Trouver encore des mots pour ce qui est unique ? S'étonner un peu plus chaque jour ? Comme je ne tiens plus à m'expliquer tout ce qui se passe, je me contente d'accompagner, le plus loin possible, ce qui ne fait que couler.

 Malgré tout, je suis parvenu à me faire à l'idée d'être moi-même, à ne plus m'irriter d'occuper cette place singulière : ma peau, les points cardinaux de mon corps, jeté en ce coin du monde, à l'abri de mon front, à l'abri de mes yeux, à l'abri du col relevé de mon vieil imperméable, seul à affronter la palpitation de mes organes, seul sur le réseau de mes nerfs, seul à subir le déroulement de ce film où mon visage ne fait que des apparitions d'étranger, seul à sentir l'écoulement du fleuve qui m'emporte autant que je le porte en moi comme un enfant.

 Sentir l'ego qui s'aiguise, l'égoïne tranchant net entre moi et non-moi : cela peut devenir facile ! Effrayant mais facile.

 Je suis, donc je pense, donc je doute. Définitivement.

 Tout en avançant, bien sûr. Capitaine du sous-marin fantôme, responsable de ma carlingue, comptable de mes fêlures, bourré de savoirs disparates, de projets, de désirs, de contradictions. Frappé de temps en temps par les coïncidences comme par de frêles météorites.

Tout à coup, me voici renversé, écrasé par l'inversion brutale de tous les signes. Il y avait ces fleurs, partout, dans la vallée, et la blancheur des dernières neiges sur les sommets, et la route qui se glissait dans le bleu et la douceur : mais tout vire brutalement à l'angoisse, sans raison, une angoisse d'autant plus grande qu'elle n'est que le pressentiment d'une horreur qui me dépasse et dont je ne parlerai jamais. L'asphalte sous les pas comme une pierre tombale interminable et craquelée. Les passants hors d'atteinte, fantômes maquillés de rire et de crème blanche.

 À l'improviste, l'odeur urbaine de l'échec, la couleur mondiale du dégoût.

 « Pourtant je suis là », me dis-je. Calme, nerveux, vigilant. À la fois inquiet en surface et tellement calme dans les grands fonds. Et je me répète qu'aux pires instants, les troublés, les derniers, je pourrai toujours compter sur ma discrète présence à bord du Nautilus vibrant et vieillissant, dans les courants, dans les remous. Le temps derrière moi, comme un sillage qui s'étire au-dessus de la fosse glauque du souvenir. À bord de la forteresse-bolide, le vieux loup au loup noir tricote son énigme." (Pierre Peju la vie courante)

Au pas de course P1170212

 

12 février 2014

Instant de Sisyphe

"Je laisse Sisyphe au bas de la montagne! On retrouve toujours son fardeau. (...)Il faut imaginer Sisyphe heureux." Albert Camus, Le mythe de Sisyphe, Gallimard, 1942.

Instant de Sisyphe

09 février 2014

Ouvert aux quatre vents

Les-aléas-d'Eole-P1170431

"Le vent de quel souvenir, de quelle vie le vent
a posé passant un masque sur mon être."
Rainer María Rilke


21 décembre 2013

Un coup de pied majus-cul

MajusCul-P1160376

Coup de pied : les marocains qui ont emprunté cette expression expéditive au français disent tout bonnement [kutpi]. Par cette réalisation, il révèlent qu'ils perçoivent bien l'assimilation de dévoisement qui opère entre l'occlusive bilabiale non-voisée [p] et sa voisine l'occlusive apico-alvéolaire voisée [d]. Autrement dit, le [d] encaisse bien le coup de semence du [p]...

01 décembre 2013

N'être sous X

N'être-sous-X-P1160107

"Les seuls moments auxquels je pense avec réconfort, sont ceux où j'ai souhaité n'être rien pour personne, où j'ai rougi à l'idée de laisser la moindre trace dans la mémoire de qui que ce soit..."

Cioran (1973: 89) De l'inconvénient d'être né, Folio, Gallimard.